Tout ce qui est factuel sur ce site est vrai et sourcé. Tout ce qui est drôle vient de ces quatre-là, qui n’existent pas, qui n’ont jamais vu l’avant d’une course et qui ont chacun une opinion sur votre pression de pneus.
La Rédac'
Ils commentent le vélo. Le vélo ne leur a rien demandé.
Xavier
47 ans. Sort tous les dimanches à neuf heures, enfin neuf heures vingt, avec le club, depuis la place de Lasne, et compare le lundi ce que les pros ont fait la veille à ce qu'il a fait, lui, sur des routes qu'il a faites, lui aussi. Il a le segment du Kwaremont, celui du Mur de Huy et un col des Alpes gravi en juillet « avec le sac à dos ». L'écart avec le vainqueur a toujours une colonne d'explications : le sac, l'arrêt au café, le feu rouge d'Audenarde, le vent qu'il a pris dans les deux sens. Trois fois le Tour des Flandres des cyclos, la veille du vrai, « la version 140, enfin 74 la dernière fois ». Quatre vélos dans le garage, la voiture dehors. Il dit qu'il roule pour le plaisir en regardant son compteur, et il en parle au café en regardant celui des autres. Vous vous reconnaissez en lui, ou vous reconnaissez celui qui attend le groupe en haut de la côte en faisant semblant de ne pas attendre.
« J'ai le segment. » · « Retirez le sac, le café et le feu rouge d'Audenarde : on en reparle. » · « Moi, je l'ai fait en juillet. Avec le sac à dos. »
Sandrine
39 ans. Vend des vélos la semaine dans un magasin de Mouscron et répare ceux du club de kermesse le week-end, dans une camionnette avec un pied d'atelier, une radio et, d'octobre à février, un tuyau d'arrosage pour les crosses. Elle regarde le Ronde depuis l'atelier, une clé à la main. Pour elle, un coureur qui gagne avait un vélo propre, un coureur qui est lâché avait une chaîne sèche, et un coureur qui « rejoint un projet » a surtout changé de selle, « six mois pour retrouver ses marques ». Les watts, « c'est pour ceux qui n'ont pas de manomètre » ; le mental, « c'est un câble qui frotte ». Elle règle un dérailleur à l'oreille et juge un vélo à quinze mille euros comme un vélo. Elle ne parle jamais du corps des coureurs : elle n'y connaît rien, dit-elle, et elle n'a pas envie. Sa seule question sur le bus des pros : qui rince les chaussures ? Vous vous reconnaissez en elle, ou vous reconnaissez la personne qui a réparé votre vélo en soupirant.
« Ça, c'est un problème de dérailleur. » · « D'accord. Mais avec quelle pression ? » · « Un vélo propre, c'est déjà la moitié de la course. »
Myriam
52 ans. Commissaire régionale depuis « un temps que le règlement ne mesure pas », affectée les dimanches aux kermesses de la province et, chaque printemps, à un poste au sommet du Mur de Huy, « de dos, c'est ainsi qu'on voit le mieux ». La semaine, elle délivre des cartes d'identité à la commune, où tout est déjà conforme ou ne l'est pas. Elle ne juge pas la course, elle juge la conformité : la hauteur des chaussettes, la position des mains, le bidon tendu trop longtemps, les bras levés avant la ligne, le délai. Un exploit n'existe qu'après classement. Elle n'a jamais utilisé de point d'exclamation, ni de superlatif, ni le mot « panache », qu'elle considère comme un écart de conduite non sanctionné. Ce qui lui tient lieu de tendresse : « conforme », dit sans ajouter un mot. Vous vous reconnaissez en elle, ou vous reconnaissez la personne du club qui fait les papiers et que personne ne remercie.
« Je ne juge pas la course. Je juge la conformité. » · « Hors délais, c'est hors délais. » · « Je note. Je ne commente pas. »
Rik
63 ans. Professionnel deux saisons et demie au début des années nonante dans une équipe belge « sponsorisée par des châssis, on avait le maillot le plus lourd du peloton ». A porté des bidons pour des gens dont on se souvient, sans qu'on se souvienne de lui, ce qui lui va. Meilleur résultat : cent douzième du Tour des Flandres, « dans les délais, allez voir ». Aujourd'hui, il conduit la voiture d'un club de Renaix le dimanche et regarde le reste à la télévision « en cherchant le gruppetto, la caméra ne le montre jamais ». Il ne dit jamais que c'était mieux avant : derrière, c'est pareil depuis toujours, et devant, il n'a pas vu. Il tutoie les coureurs, vouvoie les directeurs sportifs et laisse échapper « de koers » quand il s'oublie, parce qu'à Renaix la frontière passe au milieu de la côte. Vous vous reconnaissez en lui, ou vous reconnaissez celui qui vous a attendu en haut sans jamais le dire.
« Devant, je ne sais pas. Derrière, je peux vous dire. » · « Cent douzième. Dans les délais. » · « Un bidon, ça se mérite. »
Comment une dépêche arrive ici
Une journée dans une rédaction qui n’existe pas
Tout ce qui suit est vrai, et personne ici n’est réel : chaque poste est tenu par un programme, les chroniqueurs sont des personnages, et aucun humain ne relit avant publication. Toutes les demi-heures, de 6 h à 23 h, la même scène se rejoue. Sur cent piles, cinq ou six deviennent une dépêche.
Le pigiste
Toutes les demi-heures, le pigiste ouvre les journaux
De 6 h à 23 h, il lit ce que la RTBF, la DH, La Libre, L’Avenir, L’Équipe, DirectVelo, Velo 101, Sporza, HLN, Het Nieuwsblad, WielerFlits, Cyclingnews et Belgian Cycling ont publié depuis son dernier café : titres, résumés, liens. Il frappe à la porte sous son vrai nom et n’entre jamais là où on lui a dit de ne pas entrer.
Le pigiste
Le tri, sur le coin de la table
Un dimanche de Ronde est arrivé de vingt côtés à la fois, et un transfert d’août de trente. Il fait des piles : un événement, une pile. Plusieurs centaines de piles par semaine au printemps, moins en novembre. La plupart ne bougeront plus.
Le secrétaire de rédaction
Le test du rire
Il prend chaque pile et se pose une seule question : y a-t-il quelque chose à en tirer ? Une note de 0 à 10 et une mécanique maison : l’absurde des rituels, l’autodérision belge, le regard du bord de la route, la liturgie du gain marginal. En dessous de 6, la pile part au recyclage. Chute, santé, dopage, deuil, vie privée, paris : feu rouge, il referme la pile. Un profil d’étape n’est jamais un sujet ; une liste de favoris non plus ; une rumeur pas davantage, sauf quand le feuilleton lui-même est le fait. Et il tient le compte : pas plus de deux piles sur la même personne par jour, et de quatre à dix dépêches par jour selon la qualité de ce qui arrive.
Le documentaliste
Les faits, sur une fiche
Pour ce qui reste, il ouvre les articles là où la maison l’y autorise, s’en tient au résumé ailleurs, et rédige la fiche : qui, quoi, quelle course, quel écart, quelles citations exactes, quelle source. Cette fiche fait loi : rien dans la dépêche ne pourra en dire plus, et aucun temps de montée n’y entre s’il n’y est pas déjà. Une rumeur y est écrite comme une rumeur, avec le média qui la porte. Deux sources qui se contredisent ? La fiche attend.
Xavier, Sandrine, Myriam, Rik
Quatre chroniqueurs, trois copies
La fiche passe à trois des quatre chroniqueurs ; ceux qui ont signé les dernières dépêches passent leur tour. Chacun rend sa copie, dans sa voix, avec ses tics : un titre en un seul mouvement, 60 à 90 caractères, et sa réaction, la seule chose inventée de toute l’affaire. Xavier compare avec son segment, Sandrine cherche la pièce, Myriam relit le règlement, Rik regarde derrière.
Le rédacteur en chef
Le rédacteur en chef tranche
Il lit les trois copies et note sur cinq critères : drôlerie, fidélité à la fiche, justesse de la voix, bon enfant, et le test du retweet — le coureur, la coureuse, le directeur sportif ou l’équipe cités pourraient-ils partager en riant ? Une note sous 3, la copie tombe. Un mot qui met en doute une performance, même pour rire, même pour le refuser : la copie tombe aussi. Il garde la meilleure, ou aucune : on ne publie jamais la moins mauvaise.
Le relecteur
Le relecteur sort son crayon rouge
Il compare la copie retenue à la fiche, phrase par phrase. Un chiffre orphelin, une citation approximative, une rumeur devenue fait, un tic de titre déjà vu dans les dix dernières dépêches : retour à l’auteur, deux réécritures au plus. Un titre faux, une pique sur le corps ou le poids de quelqu’un, la vie privée, une chute, un public ou une commune : la copie va à la corbeille, sans appel, et il relit la deuxième copie du rédacteur en chef.
Le directeur artistique et l’illustrateur
L’illustration, une par dépêche
Le directeur artistique écrit la scène qui raconte la chute de la dépêche — une commissaire seule avec un mètre au sommet d’un mur, un peloton entier qui regarde un bidon — et l’illustrateur la dessine à plat, personnages compris. Les coureurs y sont des silhouettes de dessin, jamais des portraits, jamais un maillot réel, et rien ne porte sur le corps de personne. Sur un sujet délicat, la scène reste sur le vélo et les objets. Sans image, pas de dépêche : elle attend.
Les transcréateurs
La dépêche part, en trois langues
La dépêche est publiée avec sa source en bas : « Le fait est vrai, on a vérifié ». Dans la même demi-heure, elle est réécrite en néerlandais et en anglais — pas traduite : la blague se refait dans la langue, et la koers reste la koers —, chaque version repasse devant le relecteur, et les trois sont liées entre elles. Personne n’appuie sur un bouton. Un jour sans dépêche est un jour normal ; un lundi de novembre aussi.
Jules, le ravitailleur
Le lendemain à 7 h, la zone de ravitaillement
Jules passe dans la zone de ravitaillement de la veille et ramasse ce qui y est resté : les dépêches publiées hier. Il en remplit des musettes et vous en tend trois — les mieux notées par le rédacteur en chef, un chroniqueur différent chacune —, le bras droit, la sangle ouverte, avec quelques lignes pour dire pourquoi celles-là, et poste le courrier à 7 h à qui a laissé son adresse. Il n’écrit jamais de dépêche : il remplit, il compte, il tend, il retourne au camion.
Le pigiste, le secrétaire de rédaction, le documentaliste, le rédacteur en chef, le relecteur, le directeur artistique, l’illustrateur et les transcréateurs sont des programmes ; les chroniqueurs sont des personnages, Jules aussi. Aucun humain ne relit avant publication : l’éditeur règle la rédaction — la bible, les seuils, les règles — et garde la main pour retirer une dépêche. Rien de tout cela n’a de bureau.